Auguste Perret et le béton armé

C’est lors de la construction du Casino de Saint-Malo (où il avait utilisé le béton armé pour porter un plancher sur poutres de quinze mètres) qu’Auguste Perret dit avoir compris les potentialités du nouveau matériau.

Les plans de l’immeuble de la rue Franklin sont des frères Perret. La construction, par contre, n’est pas assurée par l’entreprise familiale, mais par une entreprise extérieure, Latron et Vincent. La raison de cette sous-traitance tient à la technique adoptée – le béton armé – que ne maîtrisent pas encore les frères Perret. Qui plus est, le matériau n’inspirait pas confiance à l’époque, et ceci en dépit des campagnes de François Hennebique. Auguste Perret rappelait en 1933 que si les méthodes de calcul avaient rendu le matériau fiable, l’inexpérience des constructeurs et les accidents qu’elle avait entraînés, avaient jeté une suspicion généralisée sur le béton armé. Il évoquait en particulier l’écroulement d’une passerelle à l’exposition universelle de 1900, qui avait provoqué la mort de plusieurs personnes. Auguste raconte comment il tenta de souscrire un emprunt auprès d’une société de crédit destinée à encourager l’industrie du bâtiment. Les experts lui opposèrent un refus catégorique, car « tout allait s’écrouler ».

Alors pourquoi ce choix du béton ? L’exiguïté du terrain rend difficile une construction en maçonnerie, mais ceci ne suffit pas à expliquer le choix du matériau. IL faut aussi prendre en compte son orientation unique et l’impossibilité de placer une cour à l’arrière. « Nous avons préféré le béton armé qui nous paraissait présenter des avantages tant du point de vue de la solidité, que de l’incombustibilité et de l’économie ».

Engagés dans une entreprise qui ne maîtrise pas encore le béton armé, ils ne pouvaient poursuivre l’exploration inaugurée rue Franklin. Il leur fallait, soit mettre à niveau l’entreprise familiale, soit renoncer à l’exploiter. La mort de leur père, en 1905, va précipiter les choses. Ils s’associent alors à leur frère cadet, Claude, pour créer l’entreprise Perret Frères.

Auguste Perret considérait le garage de la rue Ponthieu comme le premier essai de « béton esthétique au monde ». La circulaire de 1906 venait de sortir, « c’était un encouragement. Cependant ce ne fut pas sans difficultés que nous réussîmes à faire adopter ce système pour des planchers capables de supporter des voitures et des ponts roulants ».

« la partie noble du Pont Alexandre est l’arc qui d’un seul jet franchit le fleuve et c’est cela qu’il aurait fallu mettre en évidence, mais comme on prétendait faire de l’Art, l’ingénieur a appelé à son secours un décorateur qui réussit à anéantir sous des écussons, anges à trompette et guirlandes, les véritables éléments de beauté contenus dans l’œuvre. A l’inverse pour les hangars d’Orly, étant donné leur fonction et leur situation, on n’a pas cherché à faire de l’art et le cintre en forme de parabole n’a pas été « massacré ». On voit au premier coup d’œil la destination de ces constructions qui ont du caractère : exécutées avec la plus stricte économie, elles ont même du style; mais, demande Auguste Perret, est-ce de l’Architecture ? Non ! Pas encore ! C’est l’œuvre d’un architecte. Lorsqu’on aperçoit de très loin ces hangars on se demande quels sont ces deux tuyaux à demi enterrés. Lorsqu’on aperçoit à la même distance la cathédrale de Chartres, on se demande quel est ce grand édifice, et cependant on mettrait facilement dans un seul des hangars d’Orly, Reims, Paris, Chartres, et dans sa surface celle de cinq cathédrales. C’est qu’il manque aux hangars d’Orly pour être une œuvre architecturale, l’Échelle, la Proportion, l’Harmonie, l’Humanité.»

C’est en tant qu’entrepreneurs, et non comme architectes, que les frères Perret furent appelés à participer à la construction du théâtre des Champs-Élysées. En principe, leur rôle aurait dû se limiter à la réalisation du bâtiment. Cependant, ils prirent une part active dans sa conception, si bien qu’à l’issue des travaux, ils purent revendiquer la paternité de l’oeuvre.  Pour la façade,

Auguste Perret avait conçu une élévation aveugle qui exprimait le caractère du théâtre, grande boîte, dont elle affichait en façade les dimensions du cadre de scène. Surmontée d’un fronton courbe, elle suggérait les deux « ponts » supérieurs et exprimait la coupe. Elle tirait sa beauté de sa simplicité. Jugée trop austère, cette solution fut écartée par le maître d’ouvrage. Bloqué par ce rejet, Perret se contentera d’adapter à la trame d’ossature les dernières esquisses de Bourdelle.

Auguste Perret préconisait l’emploi du béton armé pour les constructions industrielles, car ses performances le rendaient préférable à l’acier : « Son caractère essentiel est son monolithisme. C’est lui qui doit déterminer l’emploi du matériau dans la grosse construction. Des fermes de ciment assemblées comme le seraient des poutres de bois ou d’acier chargent les supports pour consolider la construction. Monolithes, elles neutralisent les poussées tendant au déversement des murs : elles font office de chaînages ». Les ateliers Esders (Paris, 1920) illustrent bien les conceptions des frères Perret.

Construire en béton armé, disait Auguste Perret, c’est élever un vaisseau « fait de poteaux largement espacés supportant des poutres et des dalles ». « C’est l’ensemble de ce système que nous appelons ossature et cette ossature est au vaisseau, à l’édifice, ce que le squelette est à l’animal. De même que le squelette rythmé, équilibré, symétrique de l’animal contient et supporte les organes les plus divers et les plus diversement placés, de même l’ossature de l’édifice devra être composée, rythmée, équilibrée, symétrique même, elle devra pouvoir contenir les organes, les services les plus divers exigés par la destination, par la fonction. C’est la base même de l’architecture ».

Edifier une église comme un hangar, mais conférer à ce hangar la dignité d’un sanctuaire, tel était le défi auquel voulait se confronter Auguste Perret au lendemain de la Première Guerre mondiale. L’église se réduit à sa structure même : une nef longue de 55 m, voûtée dans le sens de la largeur, bordée de deux allées étroites formant collatéraux, elles-mêmes voûtées transversalement, le tout reposant sur des colonnes sans chapiteaux de 11 m de haut et, entourant toute la structure, une enveloppe de claustras.  Il s’agit d’élever une ossature composée de colonnes et de voûtes et clore cette ossature par un claustra constitué de modules carrés dans lesquels s’inscrivent, selon trois variantes, un cercle, une croix, ou un losange. Ce faible nombre d’éléments permet de réduire les moules nécessaires.  Cette gestion bipolaire de la totalité équivaut à bâtir l’architecture en même temps que la construction.

Comme les ateliers Esders, l’église du Raincy est une ossature ordonnancée. Mais ce qui fait la différence entre les deux bâtiments, c’est la prise en compte, pour l’église, d’une tradition spécifique. Or cette prise en compte ne passe pas par un modèle. C’est la construction elle-même qui, par une série d’opérations identifiables, induit le caractère. L’église renouvelle un type. Il s’agit d’un point capital de la pratique des frères Perret. Pour eux, comme pour Guadet, l’architecte doit faire preuve d’abnégation et viser au banal en créant des œuvres « qui sembleraient avoir toujours existé ».

On connaît le plaidoyer d’Auguste Perret en faveur du dépouillement : « Aucun décor fixe. Rien que des proportions justes. C’est à l’habitant de décorer son logis : et j’imagine que ce décor sera variable. Contempler sans répit les mêmes formes, c’est entendre quotidiennement le même poète. Il y a de quoi le rendre odieux. L’architecte moderne saura mieux respecter la personnalité de l’habitant… » L’argumentation développée ici rejoint celle de Loos.

http://arts-plastiques.ac-rouen.fr/grp/perret/joseph_abram.pdf

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