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Le propriétaire de la Villa Aghion d’Alexandrie obtient sa destruction

Des monceaux de briques et des blocs de béton armé entremêlés, un pan de façade éventré : la villa Aghion, construite en 1926 par l’architecte français Auguste Perret, n’est plus qu’un amas de gravats informe, qui s’étale au milieu des habitations cossues du quartier de Wabour El-Maya, sur les hauteurs d’Alexandrie. « C’est ironique. Alors qu’on célèbre, cette année, en France, Auguste Perret, dont le travail est inscrit au Patrimoine mondial de l’Unesco, son œuvre est détruite en Egypte », se désole Yomna Borg, volontaire de Save Alex, une association de protection du patrimoine fondée par de jeunes étudiants en histoire de l’art au lendemain de la révolution de janvier 2011.

Présentée par ses défenseurs comme l’une des perles architecturales d’Alexandrie, ville au passé cosmopolite et dont l’influence culturelle rayonnait sur la Méditerranée durant la première moitié du XXe siècle, la villa Aghion figurait sur la liste de protection du patrimoine du gouvernorat depuis le début des années 1990, et ne pouvait à ce titre être démolie.

Au début des années 1920, Gustave Aghion, architecte issu de la haute bourgeoisie alexandrine, sollicite les frères Perret. Auguste sera le principal maître d’œuvre. De type palladien avec une façade découpée en trois semi-rotondes, le bâtiment de style Arts déco s’inscrit déjà dans le classicisme qui caractérisera l’œuvre d’Auguste Perret. Il offre l’un des premiers exemples de rotonde à colonnes que l’on retrouvera vingt ans plus tard, à Paris, dans l’une des œuvres les plus célèbres de Perret, le Musée des travaux publics, plus connu sous le nom de palais d’Iéna.

DES ANNÉES DE BATAILLE JUDICIAIRE

« Perret a eu recours à des briques rouges comme élément décoratif. C’est une tendance qu’il a réutilisée ensuite dans d’autres pays. Il s’est également inspiré de l’architecture pharaonique. De ce point de vue, la villa Aghion était l’une des plus remarquables œuvres de la ville », souligne Mohamed Aboul Gheit, un des fondateurs du collectif Save Alex.

C’est après des années de bataille judiciaire que son propriétaire, Mohamed Hamed, a obtenu, fin 2013, l’autorisation de démolir le bâtiment. « Il avait acheté la villa en 1998, dans le but de la détruire et de construire une tour moderne », justifie Mohamed Saad, avocat du propriétaire, assurant que son client ignorait alors tout de la valeur patrimoniale de son acquisition. Mohamed Hamed porte l’affaire devant la cour administrative du gouvernorat, exigeant que la bâtisse ne soit plus inscrite au patrimoine alexandrin.

Des années plus tard, après deux tentatives de destruction illégale infructueuses, qui laisseront la villa Aghion amputée d’une partie de sa façade, il obtient gain de cause. Le 5 février, à 9 heures du matin, les bras des bulldozers viennent luiporter le coup fatal.

« C’est un exemple terrible de l’échec des pouvoirs publics à préserver nos trésors nationaux et notre patrimoine culturel », conclut Mohamed Aboul Gheit. Le triste destin de la villa Aghion n’est pas un cas isolé à Alexandrie.

« NOUS N’AVONS PAS LA CULTURE DE LA RÉNOVATION. »

Depuis 2007, 36 bâtiments historiques ont connu le même sort. « La tendance est à l’augmentation. Depuis fin 2013, 19 bâtiments ont été retirés de la liste de protection du patrimoine après décision de justice », détaille Yomna Borg. Plus de 90 demandes sont en ce moment présentées devant la cour administrative du gouvernorat. « En Egypte, nous n’avons pas la culture de la rénovation. Et l’Etat ne donne pas un sou à ce genre de projets », poursuit la jeune femme.

Après la révolution de janvier 2011, la situation a empiré. La police étant davantage occupée à rétablir l’ordre et son autorité qu’à garantir le respect des lois, le pouvoir cœrcitif de l’Etat a considérablement diminué, laissant la part belle aux constructions illégales. « C’est particulièrement vrai à Alexandrie, car la pression démographique y est très forte. Un immeuble de dix étages abrite plus de monde qu’une villa », remarque Yomna Borg. « Beaucoup détruisent et construisent illégalement. Nous aurions pu raser la villa Aghion pendant cette période de troubles, argue le propriétaire. Mais nous avons attendu pouremprunter des voies légales. »

Le gouverneur d’Alexandrie s’est opposé à la destruction de la villa Aghion, se rendant sur place le 5 février. Un employé gouvernemental, installé dans un petit cabanon, est depuis censé surveiller l’accès aux lieux 24 heures sur 24. Cependant, l’entreprise de démolition a continué en catimini pendant la nuit. Un cinquième du bâtiment est encore debout. « L’ancien premier ministre avait proposé que l’Etat rachète la villa pour la restaurer. Mais, depuis, le gouvernement a démissionné, et nous n’avons rien obtenu de concret », regrette Yomna Borg, rappelant qu’en 2010, déjà, le pouvoir s’était engagé à rénover le bâtiment. « Au-delà de sa valeur architecturale et historique, la villa Aghion pourrait constituer une ressource économique non négligeable. L’Etat pourrait en faire un musée, un hôtel de luxe… Il faut juste de la volonté politique ! »

Par Marion Guénard – Le Monde – 17/03/14

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