Perret, Le Corbusier et Prouvé, les trois piliers de l’architecture moderne française – Un article de Vincent du Chazaud

L’architecture moderne en France repose sur trois « piliers » :

  • Auguste PERRET (1874-1954), il meurt à 80 ans. Ses principes en architecture ce sont : ossature, trame, murs porteurs, poteaux et chapiteaux, attique et corniche, une esthétique rationaliste classique, précurseur de l’ossaturisme… un modernisme tempéré.
  •  Charles-Edouard JEANNERET, dit LE CORBUSIER (1887-1965), il meurt à 78 ans. Ses principes en architecture ce sont : façade libre, plan libre, fenêtre en longueur, pilotis, toiture terrasse, la promenade architecturale… liberté créatrice.
  •  Jean PROUVÉ (1901-1984), il meurt à 83 ans. Ses principes en architecture ce sont : portique, poutre, coques (mur et toiture), panneau, liaison d’angle, une architecture industrialisée… le mythe populaire.

De ces trois grandes figures tutélaires de l’architecture du XXème siècle, Auguste Perret (1874-1954), Le Corbusier (1887-1965) et Jean Prouvé (1901-1984), aucun n’a un diplôme d’architecte, ironie pour ce club d’architectes devenu très fermé depuis la création de son ordre le 31décembre 1940.

Durant la guerre, leurs attitudes différentes face aux évènements correspondent à leur tempérament.

 Auguste Perret devient le premier président de l’ordre des architectes, dès sa création le 24 janvier 1941[1]. Ce président de l’ordre des architectes acceptera un décret de 1941 limitant à 2% le nombre d’architectes juifs. Au conseil d’administration de l’ordre des architectes siège Louis Darquier de Pellepoix, commissaire général aux questions juives. De son côté, l’entreprise Perret participe à la construction des blockhaus du « mur de l’Atlantique ».

 Le Corbusier, lui, ferme son agence parisienne de la rue de Sèvres et se précipite dès septembre 1940 à Vichy pour proposer ses idées révolutionnaires au gouvernement ultra conservateur de Pétain[2]. Il tentera, évidemment en vain, et jusqu’à Alger, de proposer un urbanisme radical pour relever les villes détruites, avant d’y renoncer et de plier bagages et illusions en mars 1942 pour se réinstaller dans l’atelier non chauffé du 35 rue de Sèvres à Paris. Sur cette triste période, voici ce qu’en disait Jean Prouvé : « J’ai beaucoup plus côtoyé Jeanneret que Le Corbusier, notamment pendant la guerre. La position de Le Corbusier à cette époque m’a un peu étonné : il s’est précipité pour aller voir le gouvernement de Vichy. Le Corbusier aurait fait ses pilotis partout pour montrer qu’il fallait faire des pilotis ! Tous les moyens étaient bons. Remarquez, il s’est fait virer de Vichy, ça a été vite fait ».[3]

 Jean Prouvé, lui, fermera son usine à l’armée allemande: il la fera tourner au ralenti, mettant inventions et fabrications au service de la population afin de l’aider à supporter les restrictions : poêle Pirobal pour tous combustibles en 1941, étude d’une bicyclette en 1944, pavillons préfabriqués pour les sinistrés… Il entre dans des réseaux de Résistance, ce qui lui vaudra d’être nommé maire de Nancy le 18 septembre 1944 à la libération de la ville. A ce titre, il reçoit le 25 septembre le général de Gaulle, l’homme de la France libre.

 Si l’on cite volontiers les deux premiers, Perret et Le Corbusier, comme les grandes figures de l’architecture du XXème siècle en France, c’est sans doute que Jean Prouvé n’était pas de ce siècle et que son œuvre n’est pas d’un seul pays mais universel. L’architecture du XXIème siècle lui sera certainement plus redevable qu’aux deux autres. Nombre d’architectes, et parmi les meilleurs comme Renzo Piano reconnaissent à juste titre son influence sur leur travail, tant son apport pour la construction est important et fondamental : murs rideaux, systèmes constructifs, panneaux de façade, matières extrudées, mobilier…. « Pour moi, Jean Prouvé était un maître non seulement par sa conception du métier, mais plus encore par son comportement dans la vie, par une attitude calme, tranquille et sereine dans le travail (…) Une des qualités les plus grandes de Jean Prouvé était de joindre à la modestie, une extrême générosité. C’était un homme qui était guidé par autre chose que ce qu’on appelle d’habitude « l’intelligence ». Il était guidé par l’amour (…) par une attitude humaine assez rare, basée sur le concept que, même si l’on ne comprend pas tout d’une chose, on la sent, on fonce et on y va (…) Ce qui comptait, c’était l’élan ».[4]

 Sincèrement et profondément admiratifs l’un envers l’autre, Le Corbusier et Jean Prouvé n’en avait pas moins une approche différente sur l’architecture. Exprimant ces vues opposées, Laurent Baudouin écrit en juin 1984, après le dernier entretien accordé par Jean Prouvé avant de mourir : « Entre Prouvé et Le Corbusier, il y avait une différence de regard vis-à-vis du machinisme. Le Corbusier se préoccupait de la transformation du monde par la machine, Prouvé était attiré par sa mécanique interne. Sa maison n’est pas une « machine à habiter », par contre elle possède certaines fonctions mécaniques. A bien des égards, elle serait plus proche d’une maison japonaise : la trame, l’importance du foyer, la pénétration du sol naturel à l’intérieur, les étagères, le poteau d’angle et son point d’appui. Elle n’est pas non plus une machine à émouvoir, du moins n’offre-elle pas des émotions plastiques au sens corbuséen. L’esprit est plus important que la forme. L’événement plastique cède le pas devant la sérénité ».[5] Le Corbusier, feuilletant devant Paul Maymont un livre récemment publié sur tous les architectes de l’époque, ce dernier rapporte l’anecdote suivante : « Pour chacun , il a eu un mot terrible, un coup de griffe effrayant et il est arrivé à une très belle photo de Jean Prouvé. Le Corbusier m’a regardé et a dit : « Jean Prouvé : le seul architecte ! ». Alors que l’on venait de passer en revue tous les architectes du moment. C’était extraordinaire. »[6]

 Vincent du Chazaud

5 octobre 2013


[1] Dans la revue «L’Architecture française » n° 4 de février 1941, qui publia dans son intégralité la « loi instituant l’ordre des architectes et réglementant le titre et la profession d’architecte », loi du 31 décembre 1940 signée par Philippe Pétain, à la rubrique « informations » il est signalé qu’au Journal officiel du 24 janvier 1941 est mentionné : « Création du conseil national de l’ordre des architectes. Un seul architecte en fait partie, Monsieur Prost. » La nomination de Perret comme président de l’ordre des architectes a dû intervenir par la suite.

[2] Sur cet épisode, on se reportera au billet précédent n°38, « Romain Rolland et Le Corbusier », relatant les rencontres des deux hommes à cinq reprises à Vézelay, commentées dans le journal de l’écrivain (ROLLAND Romain, Journal de Vézelay, 1938-1944, édition établie par Jean Lacoste, éditions Bartillat, Paris, 2012).

[3] Jean Prou­vé par lui-même, propos recueillis par Armelle Lavalou, Editions du Linteau, Pa­ris, 2001, p.77

[4] Renzo Piano dans « Pour donner à voir », Robert BORDAZ, collection Diagonales, Editions du Cercle d’art, Paris, 1987.

[5] Laurent BEAUDOUIN, AMC, juin 1984

[6] KLEIN Ri­chard et MON­NIER Gé­rard (dir.), Les ar­chi­tec­tures de la crois­san­ce I, Ville­neu­ve d’Ascq, EA de Lille, Ré­gion nord, 1998.

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